On entend souvent parler de « bienveillance » en colo comme d’un supplément : une histoire lue le soir, un peu de souplesse sur l’heure du coucher, un mot gentil glissé à un enfant qui a le cafard. Chez Toustes en Colo, on défend une idée un peu différente, et plus exigeante : la pédagogie du care n’est pas une option qu’on ajoute au programme. C’est penser autrement les accueils, du premier jour au dernier. On vous en dit plus.
La politiste Joan Tronto définit le care comme « tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre « monde », en sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible ». Une définition large, qui a un mérite : elle relie ce qui est trop souvent pensé séparément.
Pas de soin des corps sans écologie. Pas de respect de l’environnement sans respect des travailleureuses. Pas de soin des esprits sans respect des droits.
En colo, ça se traduit très concrètement : faire attention, vraiment, à chacun·e – et pas seulement à « l’enfant moyen » pour qui le programme a été pensé.
Parce que cet enfant moyen, ce profil silencieux sur lequel sont calées les journées-type, n’existe pas. Le rapport Des séparations aux rencontres en camps et colos, publié en 2016 par le ministère de la Ville, de la Jeunesse et des Sports, le rappelait déjà : les colonies de vacances ne sont pas des espaces neutres, elles reproduisent les mécanismes d’exclusion de la société. Un enfant anxieux, une enfant dyspraxique, un·e jeune qui ne mange pas de porc, un enfant gros, une jeune trans : un cadre pensé pour un seul profil finit toujours par en écraser d’autres. Le sociologue Erving Goffman a une formule qui nous accompagne beaucoup : « le stigmate naît dans le regard normatif de l’autre. »
Ce n’est pas l’enfant qui est hors-norme. C’est le cadre qui ne lui permet pas d’exister autrement.
Repenser le cadre, pas seulement l'ajuster
Faire de la pédagogie du care, ce n’est donc pas tolérer une exception ponctuelle. Ce n’est pas « cet enfant-là, on le laisse dormir un peu plus. » C’est repenser l’organisation entière des levers et des couchers pour que chacun·e dorme selon son rythme.
Ce n’est pas accepter, en soupirant, qu’un enfant ne finisse pas son assiette. C’est se demander pourquoi – et parfois l’inviter en cuisine à choisir lui-même ce qu’il mangera.
Ce travail s’appuie sur une tradition qu’on assume pleinement : les pédagogies institutionnelles, portées notamment par Fernand Oury, qui donnent aux enfants de vraies instances pour peser sur la vie du groupe.
Chez nous, une assemblée où l’on propose des activités, où l’on discute des règles, où l’on partage ce qu’on ressent. On y ajoute la pédagogie critique de Paulo Freire et de bell hooks, qui pousse à interroger sans relâche les rapports de pouvoir à l’œuvre, y compris ceux qu’on croit déjà avoir résolus.
Rien n’est figé : le cadre évolue avec le groupe, les situations, les personnes qui le composent.
Une réponse collective, pas individuelle
Un point compte particulièrement pour nous : le care n’est pas un supplément d’attention individuelle qu’un·e animateurice généreux·se distribuerait au coup par coup. C’est le groupe entier qui en porte la responsabilité. La chercheuse Marion Perrin parle de « collectifs capacitaires » : des groupes qui ne demandent pas aux personnes de s’adapter pour exister, mais qui s’adaptent aux singularités pour devenir, ensemble, plus solides. Un cadre « vivable », pour reprendre son mot – pas seulement pour les enfants, mais pour les équipes qui les accompagnent.
Et on le dit aussi clairement : le care n’a rien d’une méthode magique, ni d’un supplément de développement personnel. Prendre soin ne doit jamais créer de dépendance. Le soin qui compte est celui qui garantit l’autonomie de la personne qui le reçoit – une ligne qu’on essaie de tenir en permanence, en se remettant en question plus souvent qu’à son tour.
Depuis 2020, Toustes en Colo a fait partir 10 enfants la première année. Cette année, ce sera 220.
On ne prétend pas avoir toutes les réponses, ni avoir construit de petit paradis. On cherche, on ajuste, on se trompe parfois. Mais on continue de penser qu’une colo peut être un espace joyeux et exigeant à la fois – à condition de la penser pour ce qu’elle est vraiment : une petite société, à construire avec toustes ceux et celles qui la composent.
- Toustes en Colo, Petit Manifeste pour une pédagogie du care (T. Wojtkowski, M. Ravalu, L. Jannu), rencontres « Quel avenir pour les colos », Montalivet, avril 2025
- Joan Tronto, définition du care
- Erving Goffman
- Ministère de la Ville, de la Jeunesse et des Sports, Des séparations aux rencontres en camps et colos, 2016
- Marion Perrin, notions de « collectifs capacitaires » et de « cadre vivable »
- Paulo Freire, Pédagogie des opprimés ;
- bell hooks
- Fernand Oury

