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Mixité en colo : une évidence ?

enfants mangeant un repas

Parlez de « mixité » à un organisateur de colonies de vacances, et vous obtiendrez presque toujours la même réponse rassurante : bien sûr que c’est mixte, filles et garçons dorment dans des chambres séparées et font les mêmes activités. Le sujet semble réglé depuis longtemps.

Chez Toustes en Colo, nous pensons au contraire que cette évidence mérite d’être interrogée à trois niveaux : la mixité n’est pas une, elle est plurielle ; elle ne se limite pas à la question filles-garçons ; et elle n’est pas vertueuse par nature, du simple fait qu’un lieu accueille tout le monde. D’autres lignes de fracture traversent nos espaces collectifs – classe sociale, culture, race, validité, langue, rapport au savoir – et un lieu peut très bien réunir des enfants sans qu’aucune vraie rencontre n’ait lieu entre elleux.

Un sujet qui ne dit pas son nom

L’histoire des colonies de vacances éclaire ce silence sur la mixité de genre en particulier. Dans les années 1930, la question du mélange des filles et des garçons se posait déjà, mais elle était directement écartée par une partie des organisateurs de l’époque pour des raisons variées, tandis que seules certaines œuvres maternelles acceptaient de faire cohabiter enfants filles et garçons de moins de huit ans. Les rares expériences de coéducation qui existaient alors n’étaient d’ailleurs pas pensées politiquement : elles reposaient sur l’idée que la présence des filles adoucirait les garçons et que celle des garçons rendrait les filles plus franches – un partage de qualités « naturellement » genrées qui ne remettait jamais en cause l’idée d’une différence essentielle entre les sexes.

Ce que montrent les chercheureuses qui ont travaillé sur cette histoire, c’est que la mixité en colo a longtemps été un non-sujet précisément parce que la différence des sexes y était considérée comme allant de soi, jamais comme une construction sociale à interroger.

Enfant en mixité sur une colonie de vacances

Des institutions nées pour trier, pas pour mélanger

Cette histoire n’est pas propre au genre : elle touche la fabrique même des lieux éducatifs. L’école publique, la colonie, le patronage naissent à la fin du XIXe siècle dans un contexte hygiéniste et disciplinaire, avec l’ambition de redresser et de moraliser un enfant « modèle » implicitement défini comme blanc, valide, et conforme aux normes religieuses ou laïques de son camp. Les pédagogies du XXe siècle ont ensuite déplacé le regard porté sur l’enfant sans toujours déplacer la norme elle-même : en voulant s’adapter à ses « besoins », elles ont souvent figé un profil type – valide, verbal, rationnel – qui exclut sans le nommer. Le sociologue Erving Goffman a montré que le stigmate ne naît pas de l’individu lui-même, mais du regard normatif que l’institution porte sur lui : ce n’est pas l’enfant qui est en marge, c’est l’institution qui le rend tel.

Ces logiques restent à l’œuvre aujourd’hui à travers ce qu’on pourrait appeler, en écho aux travaux de Pierre Bourdieu, une rationalisation managériale des lieux éducatifs : tarifs, filières, indicateurs de résultat, taux de satisfaction. Tout doit devenir mesurable, y compris ce qui relève de la relation.  Sous cette pression, la mixité perd sa substance : par crainte du désordre ou pour ménager les familles, les institutions renoncent discrètement au commun, chambre par chambre, concession par concession.

Ce que la mixité change, concrètement

La mixité ne se vit pas dans l’abstrait : elle se joue dans les repas, les mots échangés, le concret des corps au quotidien. Une journée type – lever collectif, horaires fixes, repas bruyant, activité obligatoire pour tout le monde – peut sembler neutre, mais devient excluante pour certain·es jeunes : l’enfant anxieux, le jeune autiste, cellui qui ne mange pas de porc, celle qui est harcelée, celle dont les protections menstruelles ne conviennent pas au rythme imposé. Ce ne sont pas ces enfants qui manquent d’adaptation -c’est le cadre qui manque de souplesse.

bell hooks rappelait que l’éducation est un acte de liberté. Encore faut-il que le cadre proposé ne devienne pas une cage : une mixité non travaillée reste une politesse de surface, quand elle pourrait être une pédagogie du désaccord et du dialogue.

Une pédagogie du care, pas un supplément de gentillesse

C’est là qu’intervient l’idée de care, que la politologue Joan Tronto définit comme l’ensemble de ce que nous faisons pour maintenir et réparer notre monde afin d’y vivre au mieux – pas un supplément de douceur individuelle, mais une manière d’organiser collectivement les choses pour qu’elles restent vivables. En colo, cela suppose d’apprendre à repérer les signaux faibles, à laisser des rythmes pluriels exister : autoriser une personne à dormir un peu plus, à manger autrement, à s’isoler sans être suspecté.

Les pédagogies institutionnelles de Fernand Oury et de Janusz Korczak l’avaient déjà expérimenté : un cadre juste est un cadre négocié, pas un cadre imposé. Le care en est le prolongement – il ne vise pas la paix sociale à tout prix, mais la vivabilité du collectif, et refuse que l’autorité se confonde avec la domination. La chercheuse Marion Perrin parle de « collectifs capacitants » : des groupes qui ne demandent pas aux individus de s’adapter pour exister, mais qui s’adaptent eux-mêmes pour rendre possible la présence de chacun·e.

Ce que Toustes en Colo entend par mixité

Faire mixité, dans cette perspective, c’est accepter la fragilité du commun plutôt que de la masquer derrière des cadres rigides. C’est reconnaître la pluralité des besoins et des vécus qui coexistent dans un même espace, et déplacer la norme jusqu’à ce qu’elle cesse d’en écraser certain·es. Cela passe par des dispositifs concrets : assemblées d’enfants, espaces de parole, règles discutées collectivement, droit au refus, entraide organisée – des lieux où le pouvoir circule, où l’adulte n’est pas effacé mais questionné, où l’enfant apprend à s’émanciper sans être abandonné.

Les lieux éducatifs ne sont jamais neutres : ils condensent les tensions du monde qui les entoure. Mais ils peuvent aussi devenir des laboratoires d’un autre possible – des espaces de lutte joyeuse où l’attention à l’autre devient une force collective plutôt qu’une contrainte.

Cet article s’appuie sur la contribution de Toustes en Colo (Mélina Raveleau et Thibaut Wojtkowski) au Dictionnaire des Pédagogies Critiques (Libertalia, avril 2026)

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