Lorsque l’on parle de féminisme, les colonies de vacances ne sont généralement pas le premier sujet qui vient à l’esprit. Pourtant, une colonie est une petite société. Pendant quelques jours, des dizaines d’enfants vivent ensemble, découvrent de nouvelles activités, prennent des responsabilités, construisent des amitiés, apprennent à résoudre des conflits et expérimentent leur place dans un collectif.
Comme toute société, une colonie de vacances est traversée par des rapports de pouvoir.
La question n’est donc pas de savoir si le féminisme a sa place en colo mais plutôt :
Quel modèle de société voulons-nous expérimenter pendant les vacances des enfants ?
Une colonie de vacances n'est jamais un espace neutre
On s’imagine les colos comme une parenthèse protégée où les enfants échappent aux inégalités du quotidien… Tout en riant devant nos jours heureux, ses « baisers volés », ses relations dirlo-jeune animatrice, etc.
Dans Des séparations aux rencontres en camps et colos, Magalie Bacou et plusieurs chercheur·euses rappellent que les colonies de vacances reproduisent elles aussi les mécanismes de séparation présents dans notre société. Elles ne sont pas naturellement inclusives. Elles peuvent au contraire renforcer des rapports de domination déjà existants.
Le genre fait évidemment partie de ces rapports.
Comme le montre également la sociologue Marion Perrin dans ses travaux sur les colonies de vacances, les séjours participent pleinement à la socialisation des enfants. Ils contribuent à construire ce que signifie « être une fille » ou « être un garçon », parfois sans même que les équipes en aient conscience.
Il ne s’agit pas d’une question individuelle mais d’une question de cadre.
Le sexisme ne commence pas avec les animateur·ices
Lorsque l’on parle d’égalité entre les filles et les garçons, on pense spontanément aux équipes d’animation : Ont-elles les mêmes attentes envers tous les enfants ? Distribuent-elles les responsabilités de la même manière ? Interviennent-elles avec la même exigence face aux conflits ?
Or, un premier travail doit avoir lieu en amont du séjour, au niveau des organisateurs : Avant même qu’un enfant monte dans un car, des dizaines de choix ont déjà été faits : Quels seront les thèmes des séjours ? Quelles activités seront mises en avant ? Quelles images illustreront le catalogue ? Quels sujets feront partie de la formation des équipes ?
Lorsque l’on parcourt les catalogues de grands groupes organisateurs avec un oeil critique, on s’aperçoit que le marketing genré est toujours très implanté.
Les thèmes racontent déjà une histoire
Le thème s’est peu à peu imposé comme un indispensable sur les colonies de vacances. Il parait inoffensif, un décors presque. Et pourtant, un thème véhicule une histoire :
Un séjour « aventure », « survie » ou « défis » ne mobilise pas les mêmes imaginaires qu’un séjour « création », « spectacle » ou « nature ». Aucun de ces thèmes n’est problématique en soi. Mais la question à se poser est : Qui se sent invité dans cette histoire ?
Les mots choisis dans les catalogues, les illustrations, les personnages, les activités mises en avant : tout cela participe à pré selectionner un public avant même le départ en colo.
Sur place : une inégalité dans les détails
Le sexisme en colonie de vacances ressemble rarement à une interdiction explicite; il prend la forme d’une accumulation des petits détails : Les garçons portent les tables. Les filles rangent. Les garçons prennent naturellement la parole. Les filles attendent qu’on la leur donne. Les garçons lancent le ballon. Les filles organisent le spectacle. Les garçons sont décrits comme « dynamiques ». Les filles comme « sérieuses ».
Aucune de ces situations, prise isolément, ne semble particulièrement grave.
Mais répétées jour après jour, elles construisent progressivement une représentation de ce que chacun est censé faire.
Une colonie féministe n'est pas une colonie "pour les filles"
Une colonie féministe n’est pas une colonie qui valoriserait davantage les filles. C’est une colonie qui interroge les rapports de pouvoir.
Elle cherche à permettre aux filles d’occuper davantage l’espace lorsqu’elles en sont empêchées, mais réfléchi aussi l’intersection entre les différentes dominations. Ce sont des colos qui cherchent à permettre aux garçons d’échapper aux injonctions qui pèsent sur eux.
La mixité simple ne suffit pas : On entend souvent dire qu’une activité est égalitaire parce qu’elle est ouverte à tous. Or, une activité peut être mixte tout en restant dominée par quelques garçons qui prennent toute la place. À l’inverse, une activité créative peut rester fortement associée aux filles si personne ne questionne les habitudes du groupe.
Construire une colonie de vacances inclusive, ce n’est donc pas seulement mélanger les enfants mais observer les dynamiques qui se créent.
Qui parle ? Qui décide ? Qui ose essayer ? Qui est interrompu ? Qui fait systématiquement le rangement ? Qui est félicité ?
Ces questions devraient faire partie du quotidien de toutes les équipes.
Ce que nous essayons de construire à Toustes en Colo
Nous ne pensons pas qu’une colonie devienne inclusive simplement parce qu’elle affiche certaines valeurs : Nous pensons que cela demande un travail permanent.
Notre réflexion s’appuie notamment sur les travaux de Joan Tronto autour du care, sur les pédagogies critiques de Paulo Freire et bell hooks, ainsi que sur les recherches de Marion Perrin concernant les colonies de vacances.
Concrètement, nous essayons d’agir à tous les niveaux. De la mise sur site des séjour à l’écriture de nos projets pédagogiques. De la formation des équipes à la façon dont les décisions sont prises en assemblée.
Et il y a du travail !
Une colonie de vacances peut-elle changer la société ?
À elle seule, évidemment non. Mais elle peut permettre aux enfants d’expérimenter autre chose : Une autre manière de prendre des décisions, de partager le pouvoir, d’occuper l’espace. Une autre manière d’être soi.
À Toustes en Colo, nous parlons souvent de nos séjours comme de « laboratoires imparfaits d’utopies imparfaites ».
Nous ne prétendons pas avoir supprimé les rapports de domination mais nous essayons simplement de ne pas les considérer comme une fatalité.
Et si une colonie de vacances pouvait être féministe, ce ne serait finalement pas parce qu’elle parlerait beaucoup de féminisme mais parce qu’elle construirait, chaque jour, un espace où chacun·e peut grandir sans que son genre détermine sa place.
Pour aller plus loin
- Une colo qui lutte contre les discriminations
- Pourquoi les équipes d’animation sont sexistes ?
- Penser autrement les pratiques éducatives en ACM
- Bacou M. et al., Des séparations aux rencontres en camps et colos, INJEP, 2016.
- Perrin M., Les Cahiers de l’action, INJEP, 2024.
- Tronto J., Un monde vulnérable. Pour une politique du care.
- Freire P., Pédagogie des opprimés.
- hooks b., Apprendre à transgresser

