« Extinction des feux à 21h30. » Beaucoup d’entre nous ont vu cette phrase affichée sur un planning de colo, ou l’ont entendue enfant. Elle a quelque chose de rassurant : une heure, la même pour toustes, qui organise la nuit entière. Elle a aussi un défaut qu’on prend rarement le temps de nommer : elle suppose qu’un groupe de personnes a, au fond, un seul et même corps, qui s’endort et se réveille au même rythme.
Un enfant qui dort mal n'est pas un enfant difficile
Prenons l’histoire de Miriam : chez elle, elle dort mal à cause de son petit frère, et aurait surtout besoin d’une sieste en début d’après-midi. Sauf qu’en colo, le temps libre de l’après-midi est pensé pour « se défouler ». Alors on lui répète qu’« il y a un temps pour tout » – et son besoin de sommeil, lui, n’a pas de temps du tout.
Cette phrase, « il y a un temps pour tout » rassure les équipes autant qu’elle les arrange : elle évite d’avoir à réinterroger un planning déjà construit.
Mais une personne fatiguée à qui on ne laisse pas le droit de dormir n’apprend pas la « discipline » : elle apprend surtout à cacher sa fatigue jusqu’à explosion : énervement, pleurs, conflits qui semblent sortir de nulle part.
Ce qu'un horaire unique ne voit pas
Sam, une adolescente de douze ans. L’équipe veille à ce qu’elle dorme exactement dix heures par nuit, chiffre jugé idéal pour son âge. Sauf que Sam souffre d’hyperthyroïdie et se réveille toutes les heures. Elle a certes passé 10h dans cette chambre, mais est loin d’avoir dormi 10h. Elle aurait aimé rester au lit le matin pour grapiller un peu plus de repos, mais non : l’atelier projet commence à 9h30 et tout le monde doit être levé.
D’autres besoins, plus discrets, se logent dans la même case « sommeil » : un enfant qui a besoin de lumière pour s’endormir, une autre terrifiée par le noir d’un dortoir inconnu, un troisième réveillé net par un cauchemar et qui a surtout besoin qu’un adulte reste deux minutes, pas qu’on lui dise de se rendormir. Nous en parlions déjà, plus largement, à propos de l’autorité adulte en colo dans notre article sur l’adultisme, avec Korczak : une enfant qui a besoin d’être rassurée la nuit n’est pas un enfant qui « en profite ».
Les levers libres, une vraie question de logistique
Nous en parlions dans notre article sur la pédagogie du care : repenser le sommeil, ce n’est pas tolérer une exception ponctuelle pour « cet enfant-là ». C’est réorganiser toute l’articulation des levers et des couchers, pour que les lève-tôt ne réveillent pas les lève-tard.
Concrètement, ça veut dire des choses très pratiques, presque logistiques : des chambres regroupées selon le rythme de sommeil plutôt que selon l’âge ou l’activité du lendemain, un temps calme proposé mais une sieste jamais imposée ni moquée, un coin chill accessible en journée, des boules quies pour se protéger de ronflements inopinées…
Rien de tout ça n’est gratuit en organisation d’équipe : ça demande davantage de flexibilité de la part des animateurices, et parfois de renoncer à un seul grand temps collectif du soir pour permettre plusieurs petits rythmes en parallèle.
Ce que nous ne réglons pas complètement
Nous ne prétendons pas avoir aboli toute forme de coucher ou de lever : un collectif a besoin d’un minimum de cadre commun, ne serait-ce que pour que l’équipe puisse elle-même se reposer et rester en état de veiller sur le groupe. Mais entre « un seul horaire pour toustes » et « on peut rester lever tous les jours toute la nuit, faisons nuit blanche pendant un mois», il y a une marge de manœuvre bien plus large qu’on ne le croit souvent en colo – et c’est cette marge que nous essayons, saison après saison, d’élargir un peu plus.

