Un temps libre. « Je m’ennuie. » Sur un séjour, cette phrase fait presque peur aux équipes et sonne comme un reproche, comme le signe qu’on a raté quelque chose. Alors on remplit encore un peu plus le planning qui déborde déjà, d’activités obligatoires, on force la participation, on dégaine une activité de notre super boîte à outil de l’anim’ « parfait »…. Et le silence se referme avant d’avoir servi à quoi que ce soit.
Chez Toustes en Colo, on se demande plutôt ce qui se cache derrière cette phrase.
Un temps libre qui ne l'est pas vraiment
Prenons une journée type, celle que beaucoup de colos affichent au mur : réveil collectif, petit-déjeuner, activité, repas, temps calme, grand jeu, douches, activités bonus, dîner, veillée, coucher. Dans notre article sur le rythme en colo, nous faisions le constat que les jeunes disposent parfois de moins d’une heure ou deux réellement libres sur une journée entière de vacances – soit encore moins que pendant l’année scolaire !
Et ces une ou deux heures ne sont pas toujours des temps libres non plus. La journée « classique » d’un accueil de loisirs comporte un « temps libre pour se reposer », des «activités pour se défouler» . Même le temps libre arrive avec une consigne, et cette consigne dit à quoi il doit servir.
« Arrêtez de jouer, c’est l’heure du grand jeu ».
Tout autre besoin est hors sujet.
Ce que l'ennui fait au groupe, et à l'équipe
Quand un temps n’est pas rempli, il se passe des choses qu’on n’a pas prévues. Des enfants inventent un jeu, d’autres se retrouvent à deux, quelqu’un propose quelque chose à voix haute. Ce sont aussi des moments où l’on voit mieux qui est seul·e, qui est à l’aise, qui n’ose pas.
Cela demande de la confiance de la part de l’équipe. Nous écrivions que moins il y a de temps, plus il faut contrôler, et que moins il y a de marge, plus il faut donner d’instructions. L’inverse est vrai aussi : un temps élargi permet à l’attention individuelle de passer avant la gestion du groupe. Une équipe qui n’a pas à courir d’une activité à la suivante peut regarder, écouter, et repérer ce qui compte.
L’attention aux signaux faibles ne peut exister dans un séjour où il faut produire des contenus toujours plus souvent, toujours plus variés, et où les journées se densifient toujours plus.
« Tout doit être éducatif »
Le modèle des colos aujourd’hui est un modèle de colo dans lequel le temps des enfants est entièrement défini par les adultes : tout est planifié, tout doit être justifié, tout doit être éducatif. Dans ce cadre, un moment sans contenu est une anomalie, voire une faute professionnelle.
Or nous pensons qu’il ne s’agit pas seulement de transmettre des savoirs, de divertir, d’occuper les enfants. Occuper, c’est le mot qui pose problème : il suppose que l’enfant doit être tenu par quelque chose pour que le séjour « vaille » son prix. Or les vacances sont aussi, pour une jeunesse, le temps d’une respiration.
Ce que nous essayons, concrètement
Sur nos séjours, les activités ne sont pas obligatoires et les temps sont volontairement étirés. Les levers et les couchers sont libres, plusieurs rythmes coexistent. L’assemblée, quotidienne, permet aux jeunes de proposer et d’organiser des activités, de discuter des règles et de dire comment le groupe vit ensemble. Une envie peut donc naître d’un temps vide et trouver sa place dans la journée, sans que l’équipe l’ait programmée.
La posture de l’adulte change aussi. Il ne s’agit pas de disparaître : le fait que s’effacer n’est pas la réponse.
Il s’agit de rester disponible sans chercher à combler le moindre trou, de regarder avant d’intervenir, et de ne pas prendre un silence pour une demande.
Ce qui reste difficile
Nous ne prétendons pas que l’ennui soit toujours agréable. Pour certain·es, un temps sans repère peut être inconfortable, et un temps vide n’est pas automatiquement un temps choisi. Un groupe peut aussi laisser quelqu’un à l’écart. C’est précisément pour cela que le temps libre n’est pas un temps où l’équipe s’absente : elle reste là, attentive.
Mais nous pensions qu’il est important, en tout temps, de garder cette question en tête : quelle place laisse-t-on, dans une journée de vacances, à ce que les jeunes décident d’en faire ?
Pour aller plus loin, n’hésitez pas à visionner la table ronde « Actualité des pratiques pédagogiques en ACM »

