L’animation en colonies de vacances repose souvent sur des pratiques bien ancrées qui, si elles semblent aller de soi, méritent d’être interrogées. Dans leur texte Critique radicale des impensés de l’animation, Ronan David et Baptiste Besse Patin proposent une analyse approfondie des logiques à l’œuvre dans les Accueils Collectifs de Mineurs (ACM). Cet article constitue une lecture commentée de leurs réflexions, en mettant en lumière leurs implications pour les colonies de vacances.
Voir aussi : A propos du modèle colonial
Le thème : un outil structurant ou une imposture pédagogique ?
Dans de nombreuses colonies de vacances, la mise en place d’un thème est devenue une norme. L’idée est simple : structurer les activités autour d’une thématique forte (les Vikings, Koh-Lanta, les Jeux Olympiques…) afin de donner une cohérence globale au séjour. Selon David et Besse Patin, cette approche repose sur une illusion : elle prétend créer du sens alors qu’elle ne fait souvent que masquer une absence de véritable projet éducatif. En d’autres termes, l’animation devient une production d’activités à la chaîne, où l’animateur est avant tout un « générateur de propositions » plutôt qu’un accompagnateur de la dynamique des jeunes.
Le problème majeur est que ces activités sont rarement reliées aux désirs et besoins réels des enfants. Elles sont conçues en amont, souvent des mois à l’avance, et imposées sans prise en compte de l’instant présent et des dynamiques du groupe. Pire encore, elles transforment parfois le séjour en une succession de temps imposés, vidant le concept d' »enfant acteur de ses loisirs » de son sens.
Une animation qui empêche la véritable rencontre avec l'enfant
L’un des aspects les plus critiques de cette approche thématique est qu’elle réduit la place de la rencontre avec l’enfant. Plutôt que de partir d’ellui, de ses envies, de ses émotions, on lui impose une trame déjà écrite. L’adulte anticipe ses désirs à sa place, croyant savoir ce qui l’intéressera, ce qui l’amusera ou ce qui l’aidera à apprendre.
Mais en procédant ainsi, on fait disparaître toute spontanéité et on nie l’enfant comme sujet capable d’exprimer ses propres envies. L’animation devient une mise en scène planifiée, où l’enfant est invité·e à « jouer le jeu » plutôt qu’à exister pleinement dans l’instant. Son rapport à l’autre est alors balisé par des scénarios préétablis : il ou elle sera un·e pirate ou un·e athlète olympique le temps d’un séjour, mais à quel moment lui permet-on d’être simplement ellui-même, avec ses joies, ses peurs et ses doutes ?
Cette posture d’animation formatée peut engendrer des tensions : les enfants qui ne rentrent pas dans ce moule, qui refusent d’adhérer au thème, qui expriment d’autres besoins, deviennent des « problèmes » à gérer. Leur spontanéité, leurs émotions imprévues viennent heurter la mécanique huilée du programme prévu. Iels deviennent alors ceux « qui ne suivent pas », qui « n’écoutent pas », alors qu’en réalité, ils expriment simplement un besoin de vivre une expérience qui parte d’elleux et non d’un cadre préconstruit.
Une logique commerciale plutôt qu'éducative ?
L’un des éléments clés relevés par David et Besse Patin est l’utilisation du thème comme un produit d’appel. Plutôt que de construire une relation approfondie avec les parents autour du projet éducatif, de nombreux organisateurs de colonies de vacances utilisent le thème pour vendre une expérience formatée. Cette logique commerciale réduit le séjour à une offre de service où les familles sont avant tout des clients, au détriment d’une réflexion plus large sur l’accueil et l’accompagnement des jeunes.
Ce système pose un enjeu de fond : en mettant l’accent sur le contenu visible du séjour (activités spectaculaires, héros populaires, compétitions…), on en oublie les dimensions plus essentielles de l’éducation en colonie de vacances. Qu’en est-il de la gestion des émotions, des conflits, de la socialisation spontanée ? Ces aspects sont souvent relégués au second plan, car ils sont plus difficiles à quantifier et à « vendre ».
Racisme, formatage, reproduction
Le texte met également en garde contre un effet pernicieux de la thématisation à outrance : la reproduction de stéréotypes culturels et sociaux. Lorsqu’un séjour est centré sur la découverte d’un pays, par exemple, il est tentant de se limiter à des représentations clichées : manger des frites pour la semaine belge, faire du flamenco pour la semaine espagnole… Or, ces simplifications, en plus d’être réductrices, peuvent parfois frôler/embrasser le racisme.
En structurant trop rigoureusement le temps des enfants autour de ces activités planifiées, on limite également leur capacité à explorer librement leurs envies. Plutôt que d’encourager la créativité et la spontanéité, on leur propose un choix contraint, où la vraie liberté se limite souvent à choisir entre « foot ou atelier plâtre », comme on choisirait entre ketchup et mayonnaise.
Repenser l'animation en colonies de vacances
Face à ces constats, le texte de David et Besse Patin invite à une réflexion plus profonde sur le rôle des animateurs et l’organisation des colonies de vacances. Il s’agit de s’interroger sur la manière dont les thèmes sont aujourd’hui utilisés : sont-ils un prétexte pour remplir le planning ? Un vrai levier d’éducation populaire ? Favorisent-ils l’expression et l’implication des enfants ou viennent-ils masquer une difficulté à répondre à leurs besoins réels ?
Repenser les colonies de vacances, c’est peut-être remettre la relation au centre du projet éducatif : comment permettre aux enfants d’explorer librement leur environnement ? Comment leur laisser de vrais espaces de liberté, hors du cadre imposé par les adultes ? Comment former les animateur·ices à accompagner plutôt qu’à imposer ?
Ces questions, mises en lumière par Critique radicale des impensés de l’animation, sont essentielles pour repenser l’animation en colonies de vacances et en faire un véritable espace d’épanouissement pour les jeunes.